Quelle est la valeur ajoutée de la Blockchain dans le processus de sérialisation des produits pharmaceutiques ?

Introduction

Table ronde d'ouverture tenue à l'occasion de Value Chain Pharma 2019. Celle-ci a réuni les experts suivants :

Erwan BASTARD – WYNSYS
Expert en déploiement de solutions de sérialisation
Axel BENOIST – ARXUM
Expert Blockchain
Clément BERGER LEFRANC - OWNEST
Expert Blockchain
Benjamin JUDE – SCHNEIDER ELECTRIC
Expert nouvelles technologies

Elle était animée par Michel DEVOS – M.E.S. CONSULT, Expert indépendant MES/MOM, Vice-Chair MESA EMEA

La problématique

Les technologies de sérialisation ou de blockchain sont mises en place pour répondre aux besoins de protection des consommateurs contre la contrefaçon. Elles doivent assurer la bonne traçabilité des produits sur toute la Supply Chain depuis la fabrication, en ce compris les matières premières, jusqu’au consommateur.
L’objectif est finalement de rassurer le consommateur sur la qualité du produit qu’il a acheté. La sérialisation est aujourd’hui une obligation légale pour les industries pharmaceutiques. Elle est encadrée par une directive européenne.

La sérialisation

La sérialisation a pour objet d’identifier de manière unique les produits mais aussi les emballages d’agrégation.

Pour garantir un accès aux consommateurs, sa mise en place suppose que les informations liées à la sérialisation sont stockées dans un endroit central, sécurisé. Le niveau de sécurisation de ce point central doit être à un niveau suffisant pour conserver la confiance des consommateurs.

La blockchain

La blockchain est utilisée pour historiser une suite d’événements de manière sécurisée. Le concept s’appuie sur la distribution de la fonction d’historisation et sur le cryptage de l’information. Il existe de multiples technologies disponibles sur le marché.

L’exemple ci-dessus illustre de manière simpliste le fonctionnement. Il montre le suivi d’un lot (identifié comme lot 12) pour trois étapes de son parcours logistique.

Etape 1 : un bloc est créé pour tracer et valider le fait que la production transfère le lot 12 à un transporteur qui a la responsabilité d’amener celui-ci à un dépôt logistique.
Le bloc est inséré dans une chaîne avec un lien vers le bloc 1234.

Etape 2 : un nouveau bloc est créé pour tracer et valider le fait que le lot 12 est pris en charge par le dépôt logistique et que le transport s’est déroulé dans les conditions requises (camion toujours scellé et température respectée par exemple).
Le bloc est inséré dans la chaîne avec un lien vers le bloc 1278.

Etape 3 : un nouveau bloc est créé pour tracer et valider le fait que le lot 12 a été livré au point de vente dans les bonnes conditions.
Le bloc est inséré dans la chaîne avec un lien vers le bloc 1349.

Où en sont les technologies et leur déploiement ?


Sérialisation
La sérialisation est aujourd’hui imposée par une directive européenne mais on constate que les industriels l’ont mise en place de manière différente. Ils ont en général réalisé le minimum légal. Il reste donc encore beaucoup de choses à faire pour exploiter au maximum les possibilités offertes par la sérialisation.

En particulier, les solutions mises en place sont ajoutées aux systèmes d’information existants sans intégration directe avec les données de traçabilité qui composent le dossier de lot (Pour autant que le dossier de lot soit électronique !).

Blockchain
La blockchain devrait en réalité être appelée « Les Blockchain ». Il existe aujourd’hui plusieurs solutions techniques qui pourraient être classées en trois grandes catégories : publiques, Consortium et privées.
Les catégories se différencient principalement par le niveau de sécurité :
  • Les blockchains publiques ont le plus haut niveau de sécurité mais impliquent des performances faibles, liées au haut niveau de calcul requis pour résoudre les problèmes d’encryptions.
  • Les blockchains consortium ont un niveau de sécurité moindre. La confiance dans la blockchain réside dans le fait que la gestion en est assurée par un groupe de personnes suffisamment grand pour garantir la sécurité. Le nombre limité d’intervenants permet d’obtenir des performances meilleures. Elles sont utilisées pour des applications ont le niveau de sécurité limité est acceptable.
  • Les blockchains privées impliquent un niveau de sécurité moindre, vu les liens privés entre les intervenants. Elles sont utilisées là où la technologie est plus importante intrinsèquement (chaîne de blocs pour stocker de l’information) que le niveau de sécurité (impossibilité de modifier le contenu). L’avantage de cette solution est le niveau de performance équivalent à d’autres technologies de traçabilité plus classiques.

La blockchain est ainsi utilisée pour déployer un passeport digital associé à un produit (carte électronique, composant mécanique, …). En termes de déploiement, nos experts ne connaissent pas d’applications « Blockchain » en place dans le monde industriel pharmaceutique.
Les exemples d’applications déployées aujourd’hui, se situent en général dans le domaine du transfert de responsabilité tout au long de la chaîne logistique. Elles traitent alors d’éléments logistiques agrégés (niveau palette). Sous cet angle, elles viennent en complément de la sérialisation qui va traiter la traçabilité fine.

La capacité de traitement

Il est vrai que la capacité de traitement de la technologie « blockchain » est limitée par rapport à des technologies de sérialisation par exemple.
Il est donc important de définir les besoins fonctionnels avant de choisir la technologie adéquate.
D’autre part, si on parle de suivi du transfert de responsabilité d’entités agrégées dans la chaîne logistique, il n’y a pas vraiment de problème de performance.

Le climat

Les puissances de calcul importantes requises pour réaliser le minage sont régulièrement pointées du doigt pour leur forte consommation énergétique associée.
Les experts admettent ce constat mais ils soulignent qu’il est indispensable de la mettre en perspective avec la consommation énergétique d’autres traitements. Ainsi, le fait d’envoyer à une vingtaine de destinataires, un e-mail avec une présentation PPT en pièce jointe, induit une consommation énergétique similaire à une transaction blockchain publique.
Il en est de même de la conservation de tous les e-mails reçus sur une période de 15 à 20 ans.
La question qu’il faut alors se poser est alors de voir si la valeur ajoutée générée par la transaction blockchain est supérieure à la valeur intrinsèque de l’énergie consommée.

Conclusion



Le sujet des nouvelles technologies est souvent abordé de nos jours dans les comités de direction et il n’est pas rare d’y entendre un directeur général demander à son DSI de mettre sur pied un projet « Blockchain » dans un délai très court. La motivation est très souvent de suivre le mouvement général (« J’ai assisté la semaine dernière à une conférence où un de nos concurrents parlait de son projet Blockchain ….. »)
Le retour d’expérience montrent qu’une difficulté rencontrée consiste à trouver un cas d’utilisation « utile » qui sera source de retour sur investissement. Beaucoup de « Proof of concept » sont mis en place rapidement mais ne sont pas suivis d’une application réelle.
Cela correspond à un questionnement général par rapport à toutes ces nouvelles technologies : « La technologie, pour quoi faire ? » La réponse à la question doit être énoncée avant de démarrer le projet parce que la technologie n’est pas une fin en soi. Elle est uniquement un moyen pour atteindre un objectif stratégique de l’entreprise.
Un expert explique qu’il a réalisé un projet de sécurisation de la supply chain et que le client a découvert en fin de projet que la technologie blockchain avait été utilisée.
Il serait en effet dommageable de dépenser beaucoup d’énergie pour déployer une technologie telle que la blockchain, là où quelques lignes de code suffisent.

La technologie blockchain est encore en pleine évolution. Les blockchains disponibles aujourd’hui ne seront peut-être plus là dans cinq ans. Elles seront remplacées par d’autres.
Pour garantir la réussite d’un projet, il convient de repartir de l’expression des besoins fonctionnels. La sélection de la technologie vient ensuite, en prenant soin de mettre en place une architecture qui permet de remplacer facilement des composants technologies par d’autres, tout en conservant les fonctionnalités attendues par les utilisateurs.